ADG-Paris
 

Partez pas comme ça Grand-Père ou Le temps des Idoles

 
Partez pas comme ça Grand-Père ou Le temps des Idoles Content : Epopée évolutionniste discontinue
Préface (amovible ou postiche)
Musique
L’exposition
Musique
Mon beau chevalier
Mon Bel Epistolier
Ma petite squaw
Mon beau Centaure
Mon automobiliste chéri
Belle amie
Ma tendre raisonneuse
Très cher
Ma Dame
Aigle de ma pensée
Mon Egérie
Mon grand chéri
Belle
Mon bel Educateur
Belle comtesse
Chéri
Mon bel officier
Mon Arc en Ciel
Mon colonel adoré
Ma belle géomètre
Mon éloigné
Mon Paladin
Ma belle infirmière
Mon Aimée
Votre héroïne … mitigée
Mon fier indépendant
Infidèle hirondelle
Mon beau Titus
Ma belle cantinière
Mon adoré
Votre étoile du soir
Mon cher grand puriste
Mon bel Augereau
Ma belle courageuse
Indignée également
Belle enfant
Votre Phoebus
Mon seul philosophe
Ma petite raisonneuse
Mon seul philosophe
Ma Douce Réfléchie
musique
L’intrigue
Le dénouement
postface
english
french
german


postface

 

Le poète ne chante pas les héros dont la France et la mère. Ceci pourtant est une épopée …
Comme le sait le tout un chacun, la critique se plaît à reconnaître deux sortes d’épopée, l’épopée naturelle, seule véritable épopée, et l’épopée artificielle ou d’imitation.  L’épopée naturelle, conçue en dehors de toute visée littéraire, se caractérise par une spontanéité entière et par une sorte d’impersonnalité dans la création de l’œuvre qui laisse parfois même douter de l’existence de son créateur. Homère soit-il. Elle se signale aussi par l’expression d’une foi naïve ou superstitieuse baignant dans une atmosphère de merveilleux qui consiste en maintes occasions dans le travestissement des faits naturels par d’enfantines imaginations. Bien qu’il ne soit pas toujours facile de reconnaître à travers cette féérie poétique les incidents de la vie du peuple ou de l’homme qui sont le sujet de ces poèmes, ceux-ci tiennent souvent lieu d’histoire. Chants nationaux, annales, code religieux et moral, enseignement pratique, l’épopée primitive réunit tout. Elle absorbe dans le milieu où elle s’est produite une influence indépendante de sa valeur littéraire tandis que l’épopée artificielle, œuvre d’art avant tout, ne saurait être appréciée que par des esprits cultivés. La critique a patiemment rassemblé les règles qui ont régi la survie du genre. L’Abbé Terrasson prescrit que l’on doit se proposer l’exécution d’un grand dessein. Si Marmontel ne voit pas d’obligation particulière à choisir tel ou tel sujet, beaucoup s’accordent à donner la préférence à un fait assez éloigné dans le temps et l’espace ou, à défaut d’un tel fait, à un événement national. Chateaubriand veut que, si l’on choisit une histoire moderne, on chante sa nation, mais l’action héroïque dont l’épopée est le récit doit être prélevée dans les temps primitifs de l’histoire des peuples. Une fois fixé sur le fait ou le héros de la fable, le poète doit s’occuper du plan de l’œuvre, en distinguant quatre parties : l’exposition, le nœud, l’intrigue et le dénouement. L’exposition comporte le début, l’invocation et l’avant-scène, c'est-à-dire le développement de la situation des personnages au moment où l’action va s’engager. Le nœud est l’obstacle qui donne lieu à l'intrigue (Boileau insiste pour que ce nœud bien formé soit aisément dénoué). L'intrigue, qui a été souvent la partie la plus négligée du poème épique, doit susciter au héros des obstacles et mettre aux prises des intérêts opposés. C’est dans le tableau plus ou moins compliqué de cette lutte que le poète jettera un des grands ornements de l’épopée : les épisodes, qui, bien choisis et bien placés, accroissent l’intérêt en suspendant l’action. Le dénouement enfin apporte la clarté à laquelle aspire l’auditeur, le spectateur ou le lecteur.

Quoiqu’Aristote ait dit que l’épopée est une tragédie en récit, on n’a pas songé à lui imposer la règle des trois unités. Cependant, selon le savant calcul de P. Le Bossu, l’Iliade embrasserait quarante-sept jours environ, L’Odyssée cinquante-huit, l’Enéide un peu plus d’un an. Un dernier point a donné lieu à des débats confus : le merveilleux. Pour l’épopée naturelle, le merveilleux constitue le fond même d’une œuvre naïve qui répond à la foi du poète et de ses contemporains comme à celle de ses héros. On l’accepte sans répugnance et sans critique. Il explique tout sans avoir besoin d’être expliqué. Dans l’épopée artificielle, le merveilleux reste accessoire. Il peut n’être qu’un certain ordre extraordinaire des faits naturels pris dans la dernière limite du possible. Mais dans l’un et l’autre cas, il devient choquant lorsqu’il fait intervenir les puissances supérieures d’une religion tombée en désuétude au milieu de personnages qui professent une croyance contraire. On a proposé d’y suppléer en personnifiant les vertus, les passions, les vices sous une forme humaine et vivante dans les caractères mêmes des héros qui en restent comme les types. Mais c’est offrir à l’épopée des moyens d’action qu’elle possède déjà et qu’elle partage avec la tragédie.

L’action héroïque, dont notre épopée est le récit, a donc été prélevée dans les temps primitifs de l’histoire de l’Europe. On y voit une société choisie d’hommes affrontant de surhumaines aventures, le héros et ses compagnons, chevaliers d’une Table Ronde incarnant un idéal, chevauchant par les sentes de la forêt d’Ardenne à la rencontre du Mal. On y voit leur lutte contre une nature emplie d’embûches et qu’ils devront apprivoiser peu à peu. On y voit d’idylliques paysages traversés par de gentils ruisseaux, bien faits pour reposer des fatigues de la ville en ce mois de vacances. On y voit des arbres désertés par les grands singes au profit des hominidés, prodiguant leur ombre ou leurs fruits. On y voit de l’herbe qui invite à s’étendre, des ciels nocturnes constellés d’étoiles et qui appellent la rime. Cette pastorale symphonie s’entend loin de la ville qui n’est que désordre moral avec ses chansons scabreuses, ses petites femmes, son goût de l’artifice. Tandis que ladite nature calme les passions et rapproche les âmes des dieux. La nature s’inscrit ici dans une vision hiérarchique du monde, et par conséquent doit être respectée bien que, œuvre du créateur, elle ait subi le contrecoup de la chute originelle.
Ainsi, à côté de souvenirs d’Epinal, sommets enneigés, nuages endimanchés, torrents cristallins, il faut affronter des sentes à rocaille, des marécages à moustiques et des végétaux qui, tout en dissimulant les cibles vivantes de l’artillerie adverse, cachent cette même artillerie aux yeux des vivantes cibles. Cependant, malgré la saison et ses chaleurs, on ne rencontrera pas de serpents, le poète ayant craint qu’on ne perçoive là une symbolisation par trop manifestement systématique de l’esprit du mal.
Toujours dans ces perspectives hiérarchisantes, toute atteinte à la nature sera une atteinte à la dignité de l’homme puisque la nature est la servante et la confidente de l’homme, c’est -à- dire le miroir des choses humaines. Aujourd’hui la tendance veut que l’on laisse le processus du monde de la nature au microscope du naturaliste ou du physicien et les vicissitudes des affaires humaines à la mémoire des historiens. Pourtant, la nature ne saurait se satisfaire d’un rôle de décor ou de champ d’expériences pour le déroulement de l’aventure épique.
Si l’on veut assumer, avec notre époque, que les types anciens sont déplacés au profit de types nouveaux, que les monokinis remplacent avantageusement les corsets lacés, que l’esprit se dégage graduellement en suivant l’escalier étroitement tortueux du progrès pour déboucher sur la plateforme du phare baudelairien, que l’estomac abandonne le pain néolithique et, de musculeux qu’il était, devient suffisamment membraneux pour absorber sa ration quotidienne de fer, d’électricité, de pétrole et de radium – Réaumur ayant depuis longtemps facilité les digestions les plus laborieuses – tandis que la vie -donnée biologique élémentaire – avance sur les traces de la nouveauté après avoir déjà reconnu le passage de l’unicellulaire au pluricellulaire, l’élévation de la température du sang et ses corollaires (le degré des passions peut être porté à l’incandescence) ou l’apparition de la couleur, il faut quand même avouer que notre essence d’homme ne bat pas au même tempo
Où donc est l’obstacle ? Ne le découvrirait-on pas, dans ce même passage de l’unicellulaire, c’est à dire de l’individualisme à la nature sociale qui n’est autre que le monde, tel qu’il est devenu par erreur, orgueil, honneur et autres cortèges de concepts caparaçonnés ? Nisard affirme que pour être naturel, il faut se rendre libre de toutes les impressions, de tous les jugements qui nous viennent du dehors et qui substituent une fausse nature à la véritable. De ce point de vue, la nature n’est plus le monde tel qu’il est mais tel qu’il devrait être. Aux yeux de la société, de la bonne société, le naturel est ce que les meilleurs gens ont en commun : un code social, des gestes et des sentiments, en un mot, une manière de politesse.
Politesse qui est une qualité d’homme, une huile qui se glisse dans le mécanisme grinçant des caractères pour leur conférer l’aisance. La politesse qui se dit synonyme d’harmonie tandis que la brutalité amène la rupture, la fausse note, le déchirement de la partition. A l’heure tranquille, les fauves laissent se désaltérer les gazelles. Le progrès veut probablement que l’on aille vers l’association de l’homme et de la nature suffisamment polie pour qu’elle se prête au jeu de la politesse des hommes ; la politesse, vertu sociale, étant encore la meilleure des vertus conjugales. Il faudra donc débarrasser la nature de ses anges, de ses monstres, de ses voix (« Tu seras polytechnicien », criait l’une d’elles à l’artilleur Boumbois). Dei ex machina de l’épopée, des spectres de l’imagination qui errent sur le coup de minuit dans les couloirs déserts d’un romantisme d’antan, avec leur suite de pressentiments, prédictions, prophéties.
D’où ce pressant besoin de retraite souvent ressenti par les gens élus ou monothéistes malgré les complications d’ordre frontalier ou linguistique qui en résultent de temps à autre. Au commencement était le Verbe ou, si l’on veut, l’unité. Peugeot et Krupp en débattent sur le pré avant de regagner les Invalides ou le Kriegsmuseum, tout comme M. Léclusas, d’instinct, ôte sa casquette de marinier surpris dans sa bonne foi.
Qui dit progrès ne signifie pas, nécessairement, oubli du passé, reniement du père par le fils à la manière de Gravelotte mais retour de l’homme à l’homme, même si celui-ci, en apparence, semble avoir touché aux limites de son évolution, même si depuis deux cent ou trois cent mille ans, son cerveau n’a pas augmenté de volume – la forme des crânes ayant seule varié – même si ses capacités intellectuelles paraissent avoir atteint un maximum d’intensité. Que l’homme se soit formé progressivement par une transformation synchronique de tous ses appareils, parut longtemps d’une évidence rare. Mais il faut pourtant se rendre à une autre évidence : dans la formation de l’homme certains appareils ont évolué très vite, d’autres très tard. Certains ont achevé leurs évolutions, d’autres sont au contraire encore en voie de transformations.
Le phénomène se retrouve dans la nature telle que nous la concevons. Les petites vieilles, dans les plis sinueux des vieilles capitales, circulent d’un pas aussi allègre que leurs homonymes champêtres dans les grand’rues de villages mais on dit que la campagne affaiblit le tonus intellectuel des boy-scouts et que tout le monde ne supporte pas d’entendre gueuler les rossignols. A chacun sa Nature, donc. Ces distances abolies, ces nuits et ces journées qui se confondent, ces prophéties chevauchant un pied sur le Passé, l’autre sur l’Avenir, ces échos stationnaires  et qui n’en finissent pas de vibrer au diapason du destin, voilà la réponse fournie par la nature à toute question à elle posée comme l’exige la constante qui accouple les étalons de la longueur et du temps, tandis que, dans le champ guerrier ou amoureux de gravitation intense des âmes, le déplacement des raies spectrales n’engendre que la vérification de la loi de tendance au bonheur ; puisque , sensible aux mêmes joies et aux mêmes tristesses depuis des millénaires, il semble bien que notre espèce soit régie par la loi de constance intellectuelle et la loi de constance affective – aussi solidaires l’une de l’autre qu’elles le sont de la constante susnommée. Mais pas plus que les gouttes d’élixir de longue vie ou d’alcool de menthe ne préexistent en tant que telles dans le compte-gouttes ou dans la bouteille, ainsi les conflits guerriers organisés ne sauraient préexister dans le compte-troupes ou uniforme. Le flacon fait parfois naître l’ivresse. La guerre est généralement l’affaire des jeunes gens. La Nature les accueille ici en sa maturité du mois d’août, peut-être parce que le naturel n’est pas la qualité des jeunes gens. Il en est de l’expérience de la pensée, comme des exercices du corps : quand on commence à apprendre l’escrime, la danse, l’équitation, on emploie presque toujours trop de force, on fait de trop grands mouvements et l’on réussit moins en se donnant beaucoup de peine. Pèse ici la sagesse des anciens ou chefs qui vont toujours à l’économie ou à la litote.
Que nous nous présentions comme des moisissures évoluées de la terrestre écorce ou que l’aventure humaine oscille vers une direction, suivant les conseils de P. Le Bossu qui veut que l’épopée renferme une vérité morale sous le voile de l’allégorie – et malgré les ricanements de Pilate, nous essayerons de dégager la vérité, qui sera celle de la nécessité de survivre, même si tout adulte n’est qu’un rescapé. Sublimation de l’instinct sexuel, infrastructures de production et de consommation recouvrant le principe moteur des superstructures idéologiques, lutte pour la vie, volonté de puissance faisant de la raison une simple idiosyncrasie de quelques espèces animales (la poule d’eau élevant deux couvées successives afin que la première veille sur la seconde; les maîtres-coqs imposant aux mâles de rang inférieur, sous-coq et coqs de garde, une psychologique castration) et de la morale, une quelconque évolution vitale de l’adaptation … nous éprouvons avant tout la joie d’être vivant, de nous servir de nos cinq ou six sens (même si la mémoire des vieilles gens devient parfois presbyte avec l’âge, même si l’œil se prend à écouter aux portes de la connaissance) nous éprouverons la joie de percevoir la réalité du corps malgré les fugues de l’imagination communes à tous les adjudants darwino-wallaciens. Pourtant, il faut rendre à ces Césars cette justice que, sur cette terre, autel immense imbibé de sang – malgré l’odeur de la poudre et la vertu enivrante du risque, dans son méritoire corps à corps contre la destinée qui le cantonne dans un rôle d’innocent meurtrier, le soldat, dépositaire d’un honneur, débris d’une antique vertu chevaleresque autrefois nommée orgueil, amour-propre ou envie, n’est plus jugé que sur le volume de son compte-courant bancaire.
Tout n’étant pas nécessairement vieux dans ce qui est ancien, le moine Mendel nous a assurés que toute variation de caractère, toute mutation survenue chez un individu, ne disparaît pas en se perdant dans les caractères des individus demeurés immuables, mais peut continuer à se manifester et devenir l’origine d’une lignée particulière. Vigny avait pressenti la chose lorsqu’il écrit que « l’existence du soldat est (après la peine de mort) la trace la plus douloureuse de barbarie qui subsiste parmi les hommes ». Il faut donc aider le soldat à disparaître – comme il est venu – dans l’honneur, naturellement.

Mais il ne convient pas de tout attribuer à la Nature, car si la nature est la matière du poète, c’est son art qui lui donne la forme. Quand on fait un ouvrage, dit Joubert, il reste une chose bien difficile à faire encore, c’est de mettre à la surface un vernis de facilité, un air de plaisir qui cachent et épargnent au lecteur toute la peine que l’on a prise. Le style n’est pas toujours de l’homme. Il est souvent accompagnement d’une émotion ou pulsation d’époque, prise à ce moment si désagréable pour beaucoup de profanes où les musiciens d’orchestre essaient leurs instruments. Notre épopée presque saisie au fur et à mesure de son improvisation, avec ses refrains et ses envois, voit la récurrence de formules toutes faites, d’idéologies sclérosées par l’expression verbale. D’archaïques épithètes de nature, des reliques fossilisées d’un passé lointain, voisinent avec des dissonances plus contemporaines de timbre.
Cependant, la nouveauté ne consiste pas nécessairement à passer des mots à la déclinaison ou de l’abstrait mais de laisser quelquefois le concret envahir quand l’émotion se fait intense. Les choses sont mentionnées de façon directe, parfois brutale, mais il ne faut pas prendre pour bas et grossier ce qui est seulement naïf et rustique. Le conflit qui constitue le fond de toute épopée se retrouve dans le style. Lutte entre les innovateurs et les puristes, les hellénisants et les grécisants, les occitanisants et les provençalisants. Lutte entre ceux qui veulent faire passer dans le français un peu de la qualité gracieuse et sonore des langues romanes et ceux qui veulent maintenir le parler de la Villette ou de la Buttes au Cailles. On sait combien la grammaire exige d’habitudes de pensée collective : les revues d’y-celle se succèdent. Prononciation euphonique ou non, orthographe mouvante, les instruments phonétiques montrent qu’il n’existe pas d’intervalle entre les mots parlés (intervalle ou relation entre deux évènements, ces derniers constituant la substance de la physique-nature tandis que, formé en faisceaux, le soir à l’étape ils sont la matière de la journée) et que de l’émission de la voix dépend l’unité de la phrase et, partant, l’harmonie.
Restent enfin les images. D’ornements externes elles deviennent souvent moyen d’expression indirecte, enlevant l’émotion, fouaillant les familles d’idées. Chaque fois que le dialogue se laisse déchirer par le vent ou la fureur, elles le remplacent audio-visuellement du mieux possible, fourrant les pensées dans les outres des sensations. Car le public qu’on ne peut conduire au théâtre – sinon sur celui des opérations – montre des goûts qu’il faut satisfaire par quelques recettes jusque-là réservées à la forme dramatique : succession de tableaux ou évolutions (en termes de guerre on entend par évolutions de  ligne des mouvements que l’on fait exécuter à un ou plusieurs régiments ou à tout un corps d’armée tels que changements de front et de position, mouvements de lignes en avant et en retraite, formation des carrés, etc.) qui relèvent de la mise en scène à une époque où le cinématographe , muet encore, impose déjà son vigoureux staccato, bien que l’on songe encore peu à l’opérateur secret, resté dans l’ombre et de qui partent tous les fils du drame mis en lumière; problème de bruitage, cette autre forme  du relief dans lequel s’étire notre fresque animée. Si la musique consiste à combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille, si son but est d’émouvoir par le concours de la mélodie, de l’harmonie et du rythme, il faut se rappeler que cet art ne considère pas seulement la succession et la simultanéité des sons mais qu’il s’occupe en même temps de leur intensité et de leur timbre. La gageure était double, puisque selon Renan, l’épopée disparaît avec l’artillerie. Cependant, chocs entre les mots, échos, roulades, roulements, résonnances ne sauraient étouffer le contre point d’ensemble.

Le poète ne chante pas les héros dont la France est la mère, les exploits d’hommes de la commune mesure pétris d’une même farine qui se battent et meurent pour un idéal dont la plupart n’ont pas la notion, ou la lutte de l’homme contre lui-même, contre ses Frères ou contre la nature ; le poète ne chante pas les douleurs et les joies que la sensibilité apporte à l’être humain dans son commerce avec ses semblables. Il ne déroule pas l’histoire des destinées de l’humanité, de la marche de celle-ci, de ses chutes et de ses progrès sur une route de finesse qu’éclairerait sans cesse un nouveau jour géométrique tandis qu’au sortir du chaos et de l’enchevêtrement des passions, se ferait quelque vivante opération de l’esprit qui tendrait vers l’harmonie, fille de la musique.
Le poète n’a pas pensé un seul instant qu’une âme de bien se cachait dans les choses mauvaises « pour peu qu’on sache l’y voir et l’en exprimer ». Ceci pourtant est une épopée. Le poète ou « moi » ou héros en qui certains verront peut-être l’individualisation de l’expérience collective, se signale par certains frémissements d’émotivité, c'est-à-dire par une espèce de sentiment de la présence simultanée du corps et de l’âme en une même enveloppe.
Le poète s’est gardé d’oublier que le drame ayant commencé au moment où le Verbe tira le primate de la glaise ou, plus vraisemblablement, du calcaire, l’épopée ne saurait être que le récit de la lutte et des atermoiements que fait naître le refus vain et peut-être insensé du retour à la glaise ou au calcaire. Là est l’intrigue, le reste constituant les épisodes. Car politique et raison d’état sont bien des idolâtries et les enfants cyriens doivent se garder des idoles surtout de celle de pierre ou de métal que projettent les arbalètes ou les frondes de la balistique polycentralienne et qui ont une fringale de sang humain égale à celle des Dieux les plus goulus des religions oubliées ou encore vivaces. Si être c’est lutter, vivre c’est certainement vaincre - hors de cela, point d’épopée.

 

https://www.claudedesplas.com/chapter_l2/book_id/7/title_id/254




ADG-Paris © 2005-2021  -  Sitemap