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Tristan & Iseut de Bayreuth à Monsegur

 
Tristan & Iseut de Bayreuth à Monsegur Content : La légende de Tristan
L’histoire de Tristan : essai de reconstruction
La légende et l'histoire
Le Tristran de Béroul
Le Tristan de Thomas
Le Tristan de Gottfried von Strassburg
L’Ur Tristan
Le Tristan und Isolde de Richard Wagner
Concours de chant des Isolde (Mild und Leise / Liebestod / Tristan & Iseut / Richard Wagner)
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La légende et l'histoire

 

          On a cru voir en Tristan, le héros des Pictes : Drostán. Sur la liste des rois qui ont régné du 6e au 8e siècle en Basse-Ecosse et sur l’actuel Northumberland, on relève les noms Drest, Drust ou Drostán.

          D’autres souverains pictes ont nom Talorc. Ainsi Drest, filius Talorgen, est resté sur le trône de l’an 730 à l’an 735. La littérature celtique du 12e siècle cite un Drystan ab Tallwch (Drystan, fils de Tallwch) et aussi une Essylt, épouse de March. Doit-on pour cela en inférer que Drystan, fils de Tallwch est le personnage légendaire issu de Drostán fils de Talorc et que la combinaison des vocables Drystan et Tallwch atteste la grande ancienneté d’un récit, peut-être d’inspiration Viking, dans lequel Tristan est présenté comme le gardien des marcassins sacrés ?

          Les théories des origines pictes de Tristan cédant maintenant du terrain devant les certitudes topographiques fournies par la géographie des Cornouailles, qu’il suffise de croire que Tristan régna sur les Pictes avant d’étoffer la légende des pays celtes sous le nom gallois de Drystan. Un roi Marc figure également au rang des souverains de la Cornouaille du 6e siècle, mais rien ne dit que c’est là le Marc de la légende. L’appariement de Tristan et du roi Marc en une même histoire serait plutôt dû aux Gallois. Quant à la dérivation du prénom Iseut (Essylt, Isolde, Ysolt, etc.) ou à la date de son entrée dans le récit, les preuves font, là encore, défaut.

          Cependant, comme il est aisé de relever dans la Chanson de Roland traces ou coutumes du 10e siècle, ainsi le Tristan du 12e siècle conserve souvenirs ou pratiques d’un passé nettement antérieur. Dans le palais du roi Marc, par exemple, un ruisseau traverse la chambre des dames. Tristan annonce sa présence à Iseut en jetant des copeaux sur le courant qui les transporte jusqu’au regard de l’intéressée. Cette résidence du roi Marc ne ressemble guère, non plus, à la description d’un palais tel que le verrait un conteur du 12e siècle, temps où le cérémonial féodal l’emporte obligatoirement sur la simplicité domestique.

          Le combat de Tristan contre le dragon et l’épisode de la langue coupée, qui s’apparentent fortà la victoire de Persée sur la Méduse et à la décapitation de la Gorgone, évoquent d’encore plus anciens souvenirs littéraires. Persée épouse Andromède et Tristan conquiert Iseut pour Marc. La légende de Thésée complétera ces rappels antiques. En l’un et l’autre cas, un tribut d’adolescents doit être livré au Minotaure ou à Morhot. Seuls Thésée et Tristan s’offrent pour combattre les monstres ; tous deux en viendront à bout. Mais l’analogie la plus manifeste est, peutêtre, celle-ci : Thésée doit hisser une voile blanche si la fortune lui a souri ; dans le cas contraire une voile noire. Il oubliera de changer la voile et son père qui l’attend, meurt de chagrin en apercevant la
voile noire.

          De telles similitudes, et il y en a d’autres moins apparentes, confirment, bien sûr, la présence d’une tradition d’antiquité grecque dans le récit de Tristan mais l’Histoire nous rappelle que Edgar XII, roi d’Angleterre, en l’an 961, changea le tribut d’argent et de bétail que les Gallois lui payaient tous les ans, en trois cents têtes de loups et que ce même roi gracia plusieurs criminels à la condition que ceux-ci lui apporteraient un certain nombre de langues de loups, à proportion de l’énormité de leurs crimes. Dans un domaine plus proche de la tératologie, peut-on oublier que les drakkars normands arboraient un dragon en guise de figure de proue...

          D’aucuns expliquent que ces thèmes font partie d’un héritage commun aux mythologies grecque, celte ou norroise. D’autres, que la source de ces légendes remonterait aux débuts de la littérature irlandaise et en particulier à l’histoire d’enlèvement de Diarmaid & Grainne. Mais l’important n’est-il pas que ces analogies (Marc affublé d’oreilles d’âne comme Midas, ou ‘marc’ qui est le terme celtique désignant le cheval) ne pèsent en rien sur le noeud du récit, à savoir la relation entre Iseut et Marc et les conséquences de l’absorption de la potion d’amour.

          Lorsqu’il analyse les sources de la légende de Tristan, Pauphilet croit discerner l’existence de noyaux d’origine celtique qui, eux-mêmes, seraient la cristallisation d’anciens mythes populaires. Il cite l’exemple d’une légende tirée du Tochmarc Emere (La brigue d’Emere) qui raconte comment le héros, en route pour l’Irlande, arrive devant la demeure du Roi des Iles, Ruad, au moment où les Irlandais débarquent pour lever le tribut qu’ils ont imposé. Le héros apprend que la fille du Roi a été offerte à
des dieux monstrueux : les Fomoré. La jeune fille est sur le rivage à les attendre. Le héros la rejoint, livre combat aux trois monstres et les tue, non sans avoir été blessé par son dernier adversaire.

La fille du Roi panse la blessure avec un lambeau de sa robe et le héros la quitte sans révéler son identité. La jeune fille raconte l’histoire à son père. Des étrangers sont reçus par le Roi : le héros est parmi eux. C’est à qui se vantera d’avoir tué les Fomoré. La jeune fille ne les croit pas. Elle fait préparer un bain et c’est à la blessure de l’un de ses hôtes qu’elle reconnaît celui qui l’a sauvée. Le Roi offre sa fille au héros mais celui-ci fixe un rendez-vous à la Princesse, un an plus tard, en Irlande.

          Après avoir recouvré sa vigueur, le héros cherche à enlever Emere mais ses efforts resteront vains jusqu’à la date du rendez-vous fixé. Il se rend alors sur le rivage du Loch Cuan d’où il aperçoit deux oiseaux volant au-dessus de l’eau. Avec sa fronde, il abat l’un d’eux. Les oiseaux se métamorphosent en deux femmes très belles : la fille du roi Ruad et sa suivante, quelque peuétonnées d’un pareil accueil. Avec ses lèvres, le héros extrait la pierre de la blessure puis explique qu’il ne saurait épouser la jeune fille parce qu’il a bu de son sang et il la marie à son frère de lait. Le héros a nom Cu Chullain et il a pour compagnon un certain Drust dont la présence n’est pas expliquée dans le récit et qui est, de plus, inconnu dans ce groupe de légendes (il existe, d’ailleurs, d’autres versions parallèles des exploits de Cu Chulainn).

          On a suggéré que ce Drust était non le comparse mais bien le personnage principal d’une saga perdue et que, dans le Tochmarc Emere, Drust ne figure plus qu’au magasin des accessoires sinon au calendrier des anachronismes. En tous cas, il est intéressant de constater qu’un Drust (Drostán ou le Drystan des Gallois) est partie prenante dans des aventures qui ressemblent point par point à celles de Tristan : le tribut, le combat contre le monstre, la guérison de la plaie, la scène du bain, l’identification du vainqueur, la récompense et la non-acceptation de celle-ci, l’éloignement et le retour de l’élu, la succion de la plaie (forme primitive de l’inceste ou philtre d’amour ?) puis le mariage avec une autre.

          Il est difficile, en l’état actuel des connaissances, de suivre le cheminement précis de la légende de Tristan. L’hypothèse voudrait que quelque moine d’Irlande ait interpolé des incidents de la mythologie classique dans une trame narrative faite d’une succession de lais (laíd ou loíd) qui, dans les vieilles sagas irlandaises, indiquent les passages lyriques en contraste avec la litanie du récit proprement dit. Ces mêmes sagas nous disent également combien sont étroits et permanents les liens entre le monde des contrées de deçà et le monde des contrées de delà avec fréquentséchanges entre les deux : En-chanteurs et Fées se mêlant aux foules des Festivals saisonniers tandis que les Humains, parfois victimes d’enlèvements (aitheda) ou sous l’effet de quelque sort (geis),
partent pour les Iles Magiques de l’autre Monde, celui que l’on n’atteint qu’au terme de longs voyages marins (imrama) ou souterrains s’il s’agit du royaume des Tuatha De Danann, peuple d’elfes qui habitaient autrefois la vieille Irlande et gardaient jalousement les traditions des anciennes civilisations des brumes.

          Quelle que soit l’exacte ancienneté de l’histoire de Tristan, on doit l’accepter d’abord comme un ensemble de mythes, celui des oiseaux, par exemple, qui se métamorphosent en femmes, thème qui réapparaîtra dans certaines versions de la légende du Graal (celle d’Esclarmonda, entre autres) même s’il ne figure pas explicitement dans la présente histoire de Tristan où entrent pourtant en lice le Roi Arthur et ses Chevaliers et - bien que les partisans Londoniens de la Société de la Terre Plate (sur
la planète Astria où existent une gauche et une droite mais ni haut ni bas ?) figée au centre de l’univers, n’aient point encore abjuré -“... la Table Ronde Qui tornoie comme le monde”.

          Aussi, est-il étonnant de noter que le thème de la femme-oiseau se voit ici éliminé, peut-être parce que trop féérique, d’un récit où les dragons eux-mêmes ont si belle vitalité qu’on ne s’étonnerait pas de les croiser au détour du chemin, comme le tout un chacun sur l’île de Komodo.

          Autres noyaux primitifs, probablement : l’incident de l’oiseau laissant tomber des cheveux d’or sur la manche du roi Marc ou l’arrivée d’Iseut en Bretagne lorsqu’elle se précipite auprès de Tristan mourant ; si belle est Iseut et si grand l’émerveillement du peuple à la vue de sa beauté, que la Reine ne saurait être qu’une sîde, une de ces demoiselles de l’autre Monde qui, d’après la légende celte, viennent de ce côté-ci pour enchanter et séduire les hommes ; distinctes des autres femmes, leur longue chevelure blonde ou leur voix, aussi mystérieuse qu’enchanteresse, les trahit parfois.

 
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