ADG-Paris
 

Les Merlufleaux par Claude d'Esplas

 
Les Merlufleaux Content : Sa très catholique Majesté Henry VIII, ou l’art d’apprivoiser les mégères
Shakespeare William (1564-1616)
Guillaume Le Conquérant ou "Nous ne nous rendrons jamais !"
Lewis Carroll (1833-1893)
Mallarmé Stephane (1842-1898)
Et le catéchisme Poissard …, La Fille de Madame Angot, Chronique religieuse…
Comment ça va, Nononcle, ou par quel miracle "le cheval de Rabelais fut passé Docteur à Orange sous le nom de Johannes Cavallus"
"Les rieurs du Beau - Richard, Conte d’une chose arrivée à Château - Thierry - 1665"
C’est la vie de bohème ou l’art d’expliquer le "Conte d’hiver" de Shakespeare (1564-1616)
Observatoire de Meudon, février 1748, Depuis combien de temps êtes-vous de la secte astronomique ?
Voltaire épistolier Concours d’entrée à l’ENA : Première Nuit
A Stéphane Mallarmé, qui fut professeur au Lycée Papa, au Lycée Papi… Concours Général (Centenaire du Lycée Papi, 1984)
1987 - 1er Octobre - Chronique : Le lycée Fébus fête ses 100 ans
Inspecteurs Généraux / Mirotons Navets
Le Vicomte Chosibus part pour la NOVEMPOPULANIE
Mademoiselle Arsinoé
Cosi fan Tutte ou Maria Aparatchika en Bohème
Wagner, Mallarmé et la Quête du Graal
Donizetti, Walter Scott, Clément Marot et quelques autres...
Bilans de l’année d’exercice
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Inspecteurs Généraux / Mirotons Navets

 

            1946 –

            Un professeur de lettres lave ses cinq filles, au jet, dans le jardin de sa villa qui surplombe la Nationale 20. Le jour d’inspection, il sort et lit une explication de textes enfouie dans son cartable depuis des lustres : le "Miroton" trouve ça très bien ; les élèves n’avaient jamais imaginé que leur professeur pût penser si haut.

 

            1947 –

            C’est le mois de mai, il fait doux, les hannetons circulent autour des marronniers de la cour. Nous disputons une furieuse partie de pelote basque sous le préau avec le futur demi de mêlée du Racing-Club de France , quand notre professeur de lettres surgit – le Miroton-Navets* Cothurnus (c’est lui que notre professeur de lettres a eu comme prof. !) vient d’arriver et Diderot nous attend. Chacun s’essuie le front, Cothurnus s’extasiera tout seul sur les grandeurs du XVIIIe. Cothurnus félicitera son ancien élève et nous félicitera nous aussi parce qu’on a un très grand prof. de lettres – ce qui est absolument vrai . Le lendemain, pour nous remercier, notre prof. de lettres nous lira du Rabelais après avoir fait sortir les filles.

            1962 – Samedi 5 janvier

            Il pleut. Dans la salle des professeurs, humant la nuit qui s’attarde à la fenêtre entrebâillée, Monsieur Sylvestre, professeur de lettres, évoque le temps où, avant d’être banlieusard, il passait ses vacances de Noël sur le Mont Ventoux. Dans un virage de couloir, le sosie de Charles Vanel demande à un surveillant où se trouve le bureau de Mme la Directrice : s’agit-il d’un Miroton-Navets ?
            A la récréation de 10h 25, Mademoiselle Ignès tremble encore car elle a cru que ce personnage venait pour elle.
            Madame Bélise, qui enseigne une langue "vivante" et débarque de Basse-Normandie, se plaint de ses difficultés avec la discipline et qu’elle patauge dans certaines classes comme elle patauge dans les terrains vagues qui cernent la "boite". Elle change de chaussures, ouvre et ferme un parapluie ruisselant, opine continuellement du chef et jure de faire écrire ses élèves indisciplinés jusqu’à la fin des temps… scolaires.
            Au fond du couloir, empalé sur son balai (sache que je suis le balai désigné pour balayer la cour d’ordures comme toi ?), Pépère,l'homme du Berry, a fait l’acquisition d’un Dauphine couleur jaune serin fatigué qui lui permet de regagner Nohant en quelques huit heures de route, tout en laissant pas mal d’excités en chemin. Pépère préfère cependant Paris au Berry parce que, là-bas, "faut aider les uns, faut aider les autres et on est jamais tranquille".

            Dimanche 6 janvier –

            Election de Miss France : C’est un professeur de mathématiques du lycée de Fort-Dauphin. Peut-être qu’ainsi les enseignants vont remonter dans l’estime du peuple, être mieux payés, qui sait ? Et derechef à partir de dorénavant se voir mieux considérés, comme disait le brigadier de service. Mademoiselle Pernelle, directrice de Lycée, convoque la belle dans son bureau pour lui glisser quelques conseils : "Cessez de vous farder, évitez les journalistes …" ; c’est, du moins, ce que titre sur trois colonnes un quotidien du soir, sinon gare à la note professionnelle de celle belle Hélène qui essaie de faire entrer le cheval de Troie dans l’enceinte de notre spartiate enseignement.

            7 janvier –

            Riposte de quatorze agrégés contre cette Demoiselle Pernelle de l’Enseignement Public : "Tant de fois l’agrégation aura tenu lieu de beauté qu’il n’est que juste enfin que la beauté tienne lieu d’agrégation."

            14 octobre 1963 –

            Carnet ultra mondain. Monsieur Sbrigani, Inspecteur Général de l’Instruction Publique, décoré et tout et tout, marie avec bonheur son fils qui fait des ponts avec une dulcinée qui fait des bridges. Ami de Protagoras, ils se tutoient. L’homme, fils de fonctionnaire, a fait des études : collège, école normale, cours complémentaires, cours supplémentaires à l’Institut d’Américano-British où l’un des ses professeurs, consterné, le voit grimper jusqu’à la vice-présidence du jury d’un grand concours (pourquoi lui, moyen s’il en est ?), là où il peut enfin arborer impunément des sandalettes sans chaussettes sur des pieds sans césures. Fat, repu de lui plus que d’autrui, il avait à Charenton, inspecté avec hargne un indigne qui dirigeait une collection livresque pédagogique, source, bien sûr, de malins profits ; il avait également visité l’établissement où végétait sa seconde fille qui, enlevée du secondaire, s’arcboutait dans le technique ; il avait pondu des rapports venimeux sur les uns et sur les autres (dont un certain Paillasson, correcteur d’agrégation comme lui, fils de fonctionnaire et ex-secrétaire de capitaine) se plaignant partout et en particulier auprès de Beaujole, Francomtois, titulaire d’un baccalauréat et Proviseur de surcroît, qu’on donnait des titres de Professeur à n’importe qui, alors que tel Professeur de l’Institut d’Américano-British s’indignait de voir n’importe qui faire parade d’un titre d’Inspecteur. Et au nom de l’égalité (des sexes ?), voilà-t-y pas que notre super pédagogue-chef déplace un maître pour caser … une maîtresse !

            Mercredi 19 mai 1964 –

Le voyage dans la lune de Georges Méliès            Cours des petits au Lycée Méliès **. Le Mironton-Navets, carnet à la main, prend des notes et des notes, des notes et des notes : une pleine partition de notes. Jamais a-t-on vu prendre autant de notes. Le Miroton, cheveux grisonnants, imperméable léger sur costume grisâtre, inspecte un cours de gymnastique. Les élèves – d’une classe de Sixième, à première vue – sont très mal alignés. Le Miroton croise les bras et arpente sèchement le macadam mouillé. Le professeur montre la façon de caler ses chaussures pour le départ d’une course de vitesse (ô Jesse Owens !). Deux fillettes ajustent leurs pointures. Le Miroton esquisse quelques pas secs car il ne fait pas chaud du tout. Il relève maintenant le col de sa gabardine et va chercher sa serviette. Il semble sur le point de partir. Il consulte son chrono, se fige dans un presque garde-à-vous. La technique du départ de la course de vitesse l’accapare soudain au plus haut point. 11h59 03 : le professeur de gymnastique marche l’amble et à reculons pour mieux décortiquer le mouvement : faux départ ! 12 00 01 : Le Mironton s’approche du professeur de gymnastique et lui donne quelques explications que le brave sous-fifre écoute mains jointes à la fourche du pantalon. La conversation se rigidifie, semble-t-il. 12h02 00 : serrement de mains. Le pédagogue-chef s’éloigne majestueusement et à courtes foulées vers un rata bien gagné. Des élèves apportent des starting-blocks qui ressemblent à des sabots de Denver. La leçon continue. Le professeur, buste cassé (ô Piquemal !), lève les bras au ciel : il a franchi la ligne d’arrivée !… Chrono ?

            Vendredi 22 octobre 1964 - 16h30

            Protagoras arpente fiévreusement le couloir devant la porte de son bureau. Il est grippé, plus ou moins. Son bureau est occupé par le Miroton-Navets de Sémigall, Monsieur Stumpfnabel. "Il susucre les fraises, je l’ai retenu dans l’escalier de peur qu’il ne se casse la gueule !" commente Protagoras – 17h30. Protagoras arpente de nouveau le couloir devant son bureau alors que je sors de classe, et me demande de l’attendre, tandis que Monsieur Stumpfnabel (62, passage Saint Ruffian, Château-Lafleur) confesse sa toute dernière pénitente (Mme Escarpin) – 18h00. Séance terminée. Le Miroton descend lentement l’escalier et s’apprête à regagner son métro où Protagoras s’offre – ma courtoisie aidant – à le reconduire. Une fois calé au fond de ma voiture, Protagoras lui claque la portière aux genoux et s’installe à ma droite sous prétexte que nous habitons le même quartier. Je passe devant le petit café en face de l’entrée de la rue Arielle ***, longe le cimetière et déboule vers l’avenue d’Acapulco en proposant à Protagoras de "rapprocher" le Miroton qui a avoué habiter très loin (62, passage…) . Le Miroton se confond en remerciements, demande si le détour…, explique que, peut-être, en tête de ligne, il y aurait plus de places que plus avant … conversation entre Protagoras et le Miroton. Le premier souligne ses accointances avec la municipalité radicale de Moncriq, évoque le député, le maire, le 5e adjoint qui courtise une nénette de dix-sept ans, fait de Moncriq une cité de 100.000 habitants (ce qui semble épater le Miroton), laisse entendre qu’il a bien connu Château-Lafleur en 1939 lorsqu’il formait là – lui commandant – les unités de son bataillon composé uniquement d’étrangers qui voulaient se battre pour la France (l’an dernier Protagoras n’était que capitaine !), et la Môme Moineau et son Benitez qui l’entretenait. Le Miroton opine gravement du bonnet et juge que, maintenant, Château-Lafleur ne compte plus guère de vedettes de cette trempe. Le Miroton se plaint qu’en ville on ait eu du mal à lui indiquer l’emplacement exact du lycée Méliès et trouve cela très anormal mais reconnaît qu’il n’y a pas de lycée à Château-Lafleur sinon de très illustres chevaux (les Houyhnhnms ?). A la porte de Moncriq, le Miroton descend prendre son métro et se confond en nouveaux remerciements.
            La conversation repart avec Protagoras qui me raconte comment le Miroton a inspecté Mme X, en classe de 6e, effacée, chahutée, voix imperceptible et qui habite à l’autre bout de Paris "plus loin même que vous et moi" précise-t-il. J’apprends encore que Le Tocar, Maître Queux de la Décoction Générale de Langues et Commandeur de l’Ordre de la Croix de Saint-Louis, doit 14.000 F de téléphone à Protagoras, alors proviseur de Fromentville et que ce dernier considère cela comme de la grivèlerie-filouterie acccentuée. Quant au Proviseur de Digon-Les-Corons, qui s’était amusé à refuser deux repas au Miroton Y et à sa dame, parce que celui-ci avait engueulé successivement les professeurs, les surveillants généraux, le censeur et le proviseur du lycée sus-nommé, ledit Proviseur attend toujours son honorariat. Et Monsieur Protagoras de conclure : "Il peut se le foutre au train, son honorariat !"

            Lundi 25 octobre –

            Le Miroton Navets Adret, au lycée Méliès, s’apprête à inspecter Mademoiselle Bérangère.
Adret - Montsegur, Le Pog, Arièjo
            M. Adret, ancien professeur d’histoire à Chante-Taupe, rentre de vacances à Altamira où il a fait donner des petits cours à son fils par l’instituteur local.

            Mercredi 27 octobre 1964 –

            Je croise Protagoras qui me chante les louanges de M. Adret qui a tenu à aller saluer sa vieille belle-mère (92 ans et qui se meurt) en précisant que le fils de M. Adret est pasteur. Adret ****, qui se vantait d’avoir eu un grand-père berger, s’est vu poussé dans le monde par ses beaux-parents morticoles et racontait à ses khâgneux comment le coiffeur d’un bourg préhistorique aurait bien aimé tirer Madame Adret, son épouse, par les cheveux jusqu’au cœur de l’immense Grotte.

            17 novembre –

            Monsieur Lambolle, Inspecteur d’ Académie, est venu voir des "stagiaires" d’anglais. "Un de mes bons amis, proviseur du lycée de Goellon-les-Sartines", précise Protagoras. Madame Aglante arrive en retard et avoue qu’elle ne s’est pas réveillée à temps. Le vieux boute-en-train rieur imagine le pire, sentimentalement parlant. Sur ce, survient Protogaros qui vient excuser Mme Aglante car "elle vient d’avoir un accident de voiture". Lambolle donne alors à traduire aux élèves de Madame Aglante la phrase suivante : "Le professeur d’anglais est en retard parce qu’il ne s’est pas réveillé à temps", et chacun de s’esclaffer devant la finesse de la riposte.

            Pédagogie : Monsieur Protagoras me signale qu’un Miroton aurait fait mourir d’une crise cardiaque un "inspecté" à Courvallois et serait depuis quelque peu rentré dans son trou.

            Ecrivons, écrivons, il en restera toujours quelque chose – Le Fourcat, gueule cassée, en voulait aux enseignantes qui ne le trouvaient pas assez joli. Fils d’un imprimeur gascon, lauréat de la faculté des Arvernes *****, Le Fourcat se piquait de littérature et avait envoyé un poème-lettre ou une lettre-poème au Major Popoye, autre érudit local. Cothurnus, le Celte, se lance dans la littérature rousseauiste et se vante d’être hébergé dans une HBM. Ratapon écrit des poèmes qu’il appelle le Suif et la Bougie. Raoul a rédigé un admirable opuscule : Conseils pour l’enseignement du swahili, tandis que Le Tocar et quelques autres (dont Mylor de Nulle Part), calligraphient de féeriques rapports de Concours entre deux accès de fièvre phonétique contractée dans les caves de quelque stalag d’outre-Rhin.

            Protagoras le Gascon –

            Apparenté à un Grand Ecrivain par sa grand-mère, détenteur de la correspondance de Valéry (50 lettres) , secrétaire de Gide ("Mlle Butet étant présente", souligne-t-il), admirateur d’Aragon, publicateur d’un recueil de poèmes chez Seghers, Protagoras, Proviseur à Fromentville, débarque un jour dans une classe de philo : "Je descends de chez Jean-Paul (comprendre Sartre). Il m’a dit : il (comprendre Camus) n’a pas souffert. C’est très bien ainsi". C’était après l’accident mortel de Camus sur la route. Caffarelli, des jeunesses gaullistes, l’appelle au téléphone : "Vous êtes un c… ! " Protagoras aligne une sélection du Lycée dont il interroge chaque élément : "Je suis un c…, moi ? ". Protagoras se met en quatre lors d’une finale d’Académie de son Lycée (football), ce qui ne l’empêche pas de me déclarer un peu plus tard : "Je déteste ce jeu de manchots". Sur le Boul’Mich, Protagoras rencontre d’anciens élèves du lycée de Fromentville à qui il confie que le lycée Méliès possède la plus belle piscine de France …

William Turner - Lac d'Averne, Italie

            Samedi 20 novembre 1965 –

            A dîner chez les Le Dauphin, rue du Chemin Bleu. Lui, raconte que l’un des auxiliaires, l’an dernier recruté pour trois mois en remplacement de Mlle Philaminte, n’avait que le certificat d’études primaires . Inspecté en classe de latin, il a obtenu un 6/20 en note pédagogique après avoir réussi à traduire – en une heure et demie – une seule ligne d’un texte de Cicéron grâce à la traduction qui accompagnait le texte (Aubier - Montaigne / Guillaume Budé ?)… N’y a-t-il pas des gens qui conduisent sans permis ? L’impétrant avait obtenu il y a quelques années – frauduleusement – la délivrance d’un diplôme de licence-ès-lettres conféré à un de ses parents éloignés. Il enseigna donc le français et le latin aux lycées Matisse et Lafayette avant d’échouer sur la colline de Moncriq, avec le grade de maître auxiliaire. Ses méthodes ne manquaient pas d’intérêt pédagogique puisqu’il faisait corriger les copies de ses élèves de troisième par ses élèves de quatrième et méritait donc bien cette note de 6/20 (à l’échelle de Richter ?) telle que prudemment octroyée par le Miroton de service qui ne voulait absolument pas que ça se sache dont acte.
            Je reçois, ce soir, par l’intermédiaire d’un syndicat à large audience, communication de ma note pédagogique : le double de celle du maître auxiliaire cité ci-dessus. Mais c’est parce que, moi, je suis vraiment titulaire du BEPC !

            27 avril 1966 –

            Depuis deux jours, le censeur dame trottine dans les couloirs pour attribuer aux professeurs de lettres un numéro de classe au rez-de-chaussée où ils déplaceront leurs gentils élèves par ce que l’Inspectrice Générale Bupreste souffre du cœur et ne peut monter à l’étage. Le Dauphin me dit que ladite inspectrice à réquisitionné tout un dortoir au lycée Dujardin pour se loger avec son Bupreste (littérature en dix-huit tomes) et dormir (avec sa littérature ?). Elle adore Stendhal car ses héros sont beaux et son cœur palpite devant les paysages du Jura. Ce matin à 8h, je la vois sortir d’un taxi au bras de M. Protagoras, tout en prévenances. Madame Bupreste exerçait déjà en 1943, se rappelle Monsieur Lacour. Un certain Miroton-Navets (Lettres) avait inspecté Monsieur Lacour en Avignon. Il faisait chaud. La leçon était de grammaire. Le Miroton s’installe au fond de la classe, tombe la veste, se retrouve en bretelles et transpirant – le dos tourné à la classe. Dans son rapport on pouvait lire, le portrait complet de Lacour (regard, démarche, poids, etc.).
            Un certain Marinelli (Miroton), aussi court qu’un élève de cinquième, tombe chez Lacour un jour où celui-ci expliquait une belle tirade de Micromégas : d’où gênes réciproques.

            D’un lycée l’autre 1966 –

            X, professeur de mathématiques dans les classes préparatoires aux Grandes Ecoles, à Bordeaux, a acheté une vieille bicyclette noire à un Miroton-Navets qui, tous les ans, passe régulièrement pour voir si la machine roule toujours aussi bien.Y apportait sa gamelle dans la salle des professeurs au Lycée ; vêtu des mêmes nippes d’une entrée de l’année l’autre, ses collègues racontaient qu’il achetait des terres. Z récoltait dans la nuit les fruits éclos dans les vergers de ses propres élèves.

            17 janvier 1967 –

            Aperçu le Limougeot, surveillant général des classes de Premières et Terminales ."Si vous saviez ce qui se passe dans cette maison du matin au soir", me glisse-t-il. "Lettres et coups de téléphone anonymes, on en a la tête enflée". Lorsqu’il était en poste à Metz on lui avait téléphoné un jour pour lui signaler que sa fille (16 ans et demi) avait été vue plusieurs fois dans un établissement louche de la ville. Après un an d’enquêtes, l’indic s’était révélé être le fils d’un colonel d’active. Au sujet des délations, il est intéressant de se reporter à ce que dit l’ex-Miroton-Navets Cothurnus au sujet des délations au Lycée Papi du temps de l’Occupation.

            Jeudi 7 mars 1967 –

            Europe 1. Le Miroton-Navets Le Monarque bredouille au micro pour tenter d’expliquer qu’il ne faut plus noter de O à 20 mais de 1 à 5 ou de A à E et pas de A à Z.

            Avant-hier matin, la demoiselle Léonor (fille d’un Miroton-Navet) vient me trouver pour m’informer qu’elle serait absente pour les prochains cours : elle se marie et vole vers l’amour aussi vivement qu’un écolier quitte sa classe.

            Madame E. Jenny passe son grand oral de "Capesse" sous la direction du Miroton-Navets Ernest le Retors qui crèche au lycée Papi de manière plus ou moins incognito. Il ne veut pas que ça se dise. La dame Jenny, épouse de diplomate, en est toute émue sous son manteau de fourrure. Elle se voit décerner la mention "bien", ce qui, en échange, octroiera à son Ernest le droit au maintien dans les lieux ?

            Boum- Boum, décoré et qui enseigne les mathématiques dans les petites classes et qui mange à la cantine, est un ancien général d’active comme son collègue de 6e au lycée Méliès qui enseignait les maths et levait les bras au tableau menacé par des pistolets à bouchon.

            Vendredi 19 juin 1970 –

            Dans le 32, direction Muette, une voix apeurée, aux accents semi-familiers, me fait me retourner sur un complet bleu sentant le neuf et flottant sur des fesses démodées. Le geignard demande la "peurmission" de descendre en raison des embouteillages. C’est la Praline qui parvient à quitter l’autobus puis se met aussitôt à trottiner, jambes arquées, serviette lui tirant le bras, comme voûté par le poids de son "agreugation de grammaire". M. La Praline avait autrefois terminé "un livre original intitulé La Locomotive Marie-Louise, débuts de notre ami dans la littérature enfantine", soulignait la critique transportée.

            Mardi 17 juillet –

            Le jeune et subtil Esculape se présente à 8h pour l’oral d’un grand concours universitaire à la Sorbonne. Dans le couloir, des appariteurs en blouse grise jouent de la voix qu’ils ont autoritaire et protectrice. Les candidats grelottent de l’esprit sur les bancs de bois. Esculape "tire" du de Maupassant. Pendant son épreuve, j’arpente les couloirs et tombe sur les "lieux retirés", de Flaubertiennes proportions. Esculape sort enfin, déprimé, les nerfs à fleur de regard : l’un des membres du Jury l’a accusé de présomption pour avoir expliqué le mot "livide" en citant Littré, c’est-à-dire entre le noir et le bleu. Rires et sarcasmes des autres membres au bord de l’attaque d’apoplexie.

            Lundi 27 juillet 1970 –

            Deux journalistes rentrent de Chine Populaire. Chou-en-Lai leur aurait déclaré que Taïwan sera libérée et toute l’Asie avec. L’un des journalistes s’appelle Guillemet. D’après Le Trêma, lorsque les Guillemets ont passé l’oral du bac, un Inspecteur Général se tenait à leurs côté (pour admirer leur science ?).

            6 novembre 1971 –

            Au Lycée, passage d’un Miroton-Navets d’anglais. A la fin du cours, compliments du bonhomme qui s’extasie… sur le cours ? Non, tout bêtement parce que certains mômes sont venus lui dire si gentiment : "Au revoir, Monsieur !"

 

Gravelotte - Saint-Privat - SCHLACHT BEI GRAVELOTTE. - 18. August 1870

            Mercredi 4 avril 1973 –

            Suite du débat Ministre de l’Instruction Publique / lycéens en grève. Dans la cour du Lycée Papi, Proviseur et Censeur dressés de toute leur taille dans le soleil d’avril, contemplent la cour comme le Corse à Austerlitz. Sur la galerie au-dessus , circulent des élèves d’une Prépa qui leur lancent deux ou trois pétards aux fesses. De Sottenville et Napo se retournent lentement, dignement, lentement encore, par crainte que ça ne se déchaîne comme à Gravelotte ******.

            Jeudi 3 mai 1973 –

            Aujourd’hui, dans une classe de préparation à Veto, réduite à l’approche des concours par le soleil et les bourgeons du printemps, j’évoque quelques images du Kenya d’Hemingway et les gentils fauves dont ils auront peut-être sauvegarde quelques jours ; mais combien les passionne davantage le tour de cartes que je leur soumets en fin de séance avec ce paquet usé qu’ils tripotaient sur un table dehors devant la classe et que j’avais dû faire semblant de leur enlever puisqu’ils faisaient semblant de ne pas vouloir entrer ; d’où promesse de récompense, d’où pressant rappel de leur part : "la promesse, la promesse !" Et, pour finir, leur étonnement hors mesure, quasi enfantin, devant ces tours de passe-passe d’un jongleur de quartier.

            Vendredi 5 avril 1974 –

            En classe d’agro et en toute confidence, je laisse entendre que certains animaux font preuve d’autant d’affectivité que les meilleurs d’entre nous : "Mais il faut le brûler, c’est un hérétique !", gémit un jeune inquisiteur, (l’hérétique sera celui qui allumera le feu, et non celle que l’on brûlera, comme dit Paulina dans le Conte d’Hiver).

            18 juin 1974 –

            Un des agneaux du lycée Papi obtient un 1er Prix au Concours Général d’américain, d’où série de lettres de félicitations ; manquent, seules, à l’appel, les lettres des Super-Mirotons de l’Inspection Générale. Occupés en cuisine ?

            Le Concours Général – le Protale et le Censeur frappent légèrement à la porte de la classe : ils viennent sabler le champagne dans des gobelets de plastique, en l’honneur du Lauréat au Concours Général en attendant quelque officielle reconnaissance de leur grand mérite en la circonstance. Ils seront effectivement décorés … Bravo !

            Mardi 4 janvier 1977 –

            Reprise à Papi, après avoir expédié des dizaines de cartes de vœux. Jeudi prochain un "poilu" dit faire un exposé sur E. Allan Poe. J’aborderai ainsi, de biais, le problème de Mallarmé puisqu’il est difficile de mentionner ex abrupto les suicides de collègues avec la bénédiction posthume d’une administration plus proche du pharisianisme que de la charité prétendument chrétienne.
            Que d’humiliations connut Mallarmé au Lycée … Papi . Je contemplais ce matin les photos jaunies d’un vieil album (1884-1885). Mallarmé pose-t-il pour les beaux yeux de cette bourgeoisie qui devait si élégamment le faire chasser des lieux au bout de quelques mois de présence – Inspection Générale aidant – pour excès d’intelligence ?

            1980 –

            Curriculum vitae – Peter Turf, français moyen, s’était présenté à moi sous les titres de Miroton-Navets alors qu’il n’était qu’Inspecteur d’Académie chargé au mieux de mission d’inspection générale. Il était passé voir les uns et les autres en coup de vent. Motif de ladite visite : déplacer définitivement une lointaine dame des Caraïbes en instance de divorce et dont la discipline vacillait au rythme de ses dents déchaussées et en raison de la couleur de sa peau.
            Venu chez moi un lundi matin dans une Terminale mathématiques, il avait eu beaucoup de mal à suivre les explication sur les "trous noirs" et s’était ouvert à moi de la difficulté de la démonstration, provoquant ainsi cette offre d’un élève, son proche voisin à Bagatelle : "Voulez-vous qu’on vous le déplace ?
".

Notes

* Mirotons-Navets = Boeufs-Carottes = Les Boeufs

** Cf. Lycée Méliès
Georges Méliès (1861-1938) réalisateur de films français, père des effets spéciaux, créateur du premier studio de cinéma en France. Le Voyage dans la Lune (1902). Le prix Méliès couronne chaque année le meilleur film français ou de coproduction française. Charlie Chaplin : “C’est l’alchimiste de la lumière”.

*** Cf. rue Arielle
Ariel = Mauvais ange. Génie aérien aux ordres de Prospero, personnage de La Tempête de Shakespeare.

**** Cf. Adret
versant ensoleillé de la montagne, issu du vieux français adrecht.
L’ubac (ou “envers”) est un terme géographique issu du franco-provençal (à l’origine opacus : obscure, sombre) qui désigne les versants d’une vallée de montagne qui bénéficient de la plus courte exposition au soleil. Ubac – Soulan (Soulan : commune de l’Ariège dans le Pyrénées)

***** Cf. Faculté des Avernes
Le lac Averne (Averno) est un lac volcanique situé en Campanie (Campania) près de Naples (Italie). Situé au fond du Golfe de Baia, il a la forme d’un puits profond. Il s’en exhalait des vapeurs sulfureuses, ce qui le fit regarder, chez les Anciens, comme l’entrée des Enfers. Sur ses bords se trouvait l’antre de la Sibylle de Cumes (Enéide).

****** Cf. Gravelotte
village du plateau Messin (320 mètres) sur l’axe Metz-Verdun. Il y existe une activité agricole intensive avec des cultures de betterave, de céréales et de l’élevage. (Connu en 1137 sous le nom de Graevium). Lors de la guerre franco-prusienne la bataille de Gravelotte-Saint Privat fut le théâtre de combats sanglants du 16 au 18 Août 1870 et a fait 53.000 morts, 14.500 blessés du côté prussien; 1.200 morts, 4.420 disparus et 6.700 blessés du côté français. Guillaume Ier surnommait le champ de bataille “Le tombeau de ma Garde” ... D’une pluie très drue l’on dit en France: “Ça tombe comme à Gravelotte”.

 

 

Claude d’Esplas (Les Merlufleaux)
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